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PRÉFACE À L'ÉDITION* UNIVERSITAIRE
AMÉRICAINE
J'ai résumé l'Étranger, il y a
longtemps, par une phrase dont je reconnais qu'elle est très
paradoxale : « Dans notre société
tout homme qui ne pleure pas à l'enterrement de sa mère
risque d'être condamné à mort.»
Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné
parce qu'il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger
à la société où il vit, il erre, en marge,
dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et
c'est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le
considérer comme une épave (=Treibgut). On aura cependant
une idée plus exacte du personnage, plus conforme en tout cas
aux intentions de son auteur, si l'on se demande en quoi Meursault ne
joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir.
Mentir ce n'est pas seulement dire ce qui n'est pas.
C'est aussi, c'est surtout dire plus que ce qui est et, en ce qui concerne
le cœur humain, dire plus qu'on ne sent. C'est ce que nous faisons
tous, tous les jours, pour simplifier la vie. Meursault, contrairement
aux apparences, ne veut pas simplifier la vie. Il dit ce qu'il est,
il refuse de masquer ses sentiments et aussitôt la société
se sent menacée. On lui demande par exemple de dire qu'il regrette
son crime, selon la formule consacrée. Il répond qu'il
éprouve à cet égard plus d'ennui que de regret
véritable. Et cette nuance le condamne.
Meursault pour moi n'est donc
pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil
qui ne laisse pas d'ombres. Loin qu'il soit privé de toute sensibilité,
une passion profonde, parce que tenace, l'anime, la passion de l'absolu
et de la vérité. Il s'agit d'une vérité
encore négative, la vérité d'être et de sentir,
mais sans laquelle nulle conquête sur soi et sur le monde ne sera
jamais possible.
On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans l'Étranger
l'histoire d'un homme qui, sans aucune attitude héroïque,
accepte de mourir pour la vérité. Il m'est arrivé
de dire aussi, et toujours paradoxalement, que j'avais essayé
de figurer dans mon personnage le seul christ que nous méritions.
On comprendra, après mes explications, que je l'aie dit sans
aucune intention de blasphème et seulement avec l'affection un
peu ironique qu'un artiste a le droit d'éprouver à l'égard
des personnages de sa création.
A. C.
* Signée du 8 janvier 1955. Publiée par
Methuen, Londres, 1958.